Analyses Marché·10 min de lecture
Inflation et cours de l’or : pourquoi le lien s’est rompu
Aux États-Unis, l’inflation est passée de 2,4 % en janvier 2026 à 4,25 % en mai, avant de refluer à 3,36 % en juillet. Un mouvement spectaculaire — et presque entièrement imputable à l’énergie : hors alimentation et énergie, la hausse des prix n’a jamais dépassé 2,85 % et revient à 2,48 %. Pendant ce temps les taux longs américains montent, les taux réels sont nettement positifs, et l’or recule de 1,60 % sur la seule séance du 10 septembre. Voici ce que ces chiffres disent vraiment du marché de l’or.
Sommaire
- Les chiffres, datés et sourcés
- Les chiffres américains : un choc d’énergie, pas une inflation généralisée
- Le taux réel américain, et ce qui s’est passé aujourd’hui
- Le paradoxe : des taux réels positifs, et un or qui ne cède pas
- Pourquoi « l’or protège de l’inflation » est une formule mal posée
- Ce qui soutient réellement le marché en 2026
- Ce que disent les 27 dernières séances
- Ce que cela implique concrètement
Les chiffres, datés et sourcés
Toute analyse de marché vaut ce que valent ses sources. Voici les nôtres, avec leur date de publication exacte.
| Indicateur | Valeur | Date | Source |
|---|---|---|---|
| Or, once | 3 723,45 € (4 325 $) | 10/09/2026, 20 h 13 UTC | Flux de cotation GOLDMARKET |
| Or, kilo | 119 712 € | 10/09/2026 | Flux de cotation GOLDMARKET |
| Or 18 carats, gramme | 89,78 € | 10/09/2026 | Flux de cotation GOLDMARKET |
| Argent, once | 54,81 € (63,7 $) | 10/09/2026 | Flux de cotation GOLDMARKET |
| Taux de facilité de dépôt BCE | 2,25 % | 10/09/2026 | Banque centrale européenne |
| Rendement 10 ans, émetteurs AAA zone euro | 3,43 % | 09/09/2026 | Banque centrale européenne |
| EUR/USD | 1,1616 | 10/09/2026 | Banque centrale européenne |
| CPI États-Unis, glissement annuel | 3,36 % | juillet 2026 | Bureau of Labor Statistics |
| CPI sous-jacent États-Unis (hors alimentation et énergie) | 2,48 % | juillet 2026 | Bureau of Labor Statistics |
| Rendement 10 ans du Trésor américain | 4,95 % | 10/09/2026 | Département du Trésor américain |
| Rendement 2 ans du Trésor américain | 4,56 % | 10/09/2026 | Département du Trésor américain |
| IPCH zone euro, glissement annuel | 2,0 % | décembre 2025 | Eurostat / BCE |
| IPCH France, glissement annuel | 0,7 % | décembre 2025 | Eurostat / BCE |
Une précision d’honnêteté sur la fraîcheur des données. Les cotations, les taux directeurs et les rendements souverains ci-dessus sont ceux du jour de publication. Les chiffres d’inflation, eux, sont des publications mensuelles et arrivent avec un décalage : le dernier point américain disponible auprès du Bureau of Labor Statistics porte sur juillet 2026, et le dernier indice harmonisé européen que nous ayons pu vérifier auprès d’Eurostat et de la Banque centrale européenne porte sur décembre 2025. Nous datons chaque ligne plutôt que d’avancer une estimation d’allure officielle. Signalons au passage une singularité de la série américaine : aucune valeur n’est publiée pour octobre 2025, ce qui interdit tout calcul de glissement annuel sur ce mois.
Les chiffres américains : un choc d’énergie, pas une inflation généralisée
C’est aux États-Unis que se fixe le prix mondial de l’or, et c’est donc l’inflation américaine qu’il faut regarder en premier. Voici la série 2026 complète, publiée par le Bureau of Labor Statistics.
| Mois 2026 | CPI global | CPI sous-jacent | Écart | Énergie |
|---|---|---|---|---|
| Janvier | 2,39 % | 2,50 % | −0,11 pt | −0,14 % |
| Février | 2,41 % | 2,46 % | −0,05 pt | +0,48 % |
| Mars | 3,26 % | 2,60 % | +0,66 pt | +12,53 % |
| Avril | 3,81 % | 2,75 % | +1,06 pt | +17,87 % |
| Mai | 4,25 % | 2,85 % | +1,40 pt | +23,54 % |
| Juin | 3,53 % | 2,59 % | +0,94 pt | +15,70 % |
| Juillet | 3,36 % | 2,48 % | +0,88 pt | +14,73 % |
Lue vite, cette série raconte un dérapage : l’inflation américaine a presque doublé entre janvier et mai, de 2,39 % à 4,25 %. Lue correctement, elle raconte l’inverse.
Regardez la colonne du sous-jacent. Hors alimentation et énergie, la hausse des prix est passée de 2,50 % à 2,85 % au plus fort de l’épisode, puis est revenue à 2,48 % en juillet — soit exactement son niveau de janvier. En sept mois, l’inflation sous-jacente américaine n’a pas bougé.
Toute la différence vient de l’énergie, dont le glissement annuel est passé de −0,14 % en janvier à +23,54 % en mai. Un poste qui pèse moins de 7 % du panier américain, mais dont l’amplitude a suffi à écarter l’indice global de son sous-jacent de 1,40 point au pic.
La distinction n’est pas académique, et c’est elle qui commande la suite du raisonnement. Un choc de prix relatifs sur une matière première n’est pas une inflation généralisée. Le premier est un transfert de pouvoir d’achat qui se résorbe mécaniquement quand la base de comparaison se normalise — ce qui est déjà en cours, l’indice global ayant reflué de 0,89 point depuis mai. La seconde suppose une diffusion aux salaires et aux services, que la colonne du sous-jacent ne montre pas. Une banque centrale réagit à la seconde, pas au premier.
Le taux réel américain, et ce qui s’est passé aujourd’hui
Au 10 septembre 2026, le rendement à 10 ans du Trésor américain s’établit à 4,95 %, celui à 2 ans à 4,56 %. Face à une inflation de 3,36 %, le taux réel long ressort à +1,59 point. Rapporté au sous-jacent de 2,48 %, il atteint +2,47 points.
Ce niveau est franchement restrictif pour un actif qui ne verse aucun revenu. Et l’écart avec l’Europe est considérable : 4,95 % côté américain contre 3,43 % pour les meilleurs émetteurs de la zone euro, soit 152 points de base de différentiel sur la même maturité — de quoi soutenir le dollar, ce qui pèse mécaniquement sur l’or coté dans cette devise.
La séance du 10 septembre en donne une illustration presque expérimentale. Le rendement à 10 ans est passé de 4,83 % à 4,95 % dans la journée, soit +12 points de base, et le 2 ans de 4,43 % à 4,56 %, soit +13 points de base. Sur la semaine, le 10 ans gagne 17 points de base. Le même jour, l’or a reculé de 1,60 % et l’argent de 5,25 %.
Une séance ne démontre rien à elle seule, et il serait imprudent d’y voir une loi. Mais l’enchaînement est celui que le modèle prédit : quand les taux réels montent, l’or baisse — et l’argent, plus volatil, baisse davantage.
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Le paradoxe : des taux réels positifs, et un or qui ne cède pas
Le coût d’opportunité de détenir de l’or est simple à énoncer. L’or ne verse ni coupon ni dividende. Quand un placement sans risque rapporte davantage que l’inflation, immobiliser son épargne dans un métal qui ne rapporte rien devient coûteux. C’est la notion de taux réel : le rendement nominal diminué de l’inflation.
Calculons-le avec les chiffres du tableau.
- Rendement à 10 ans des émetteurs les mieux notés de la zone euro : 3,43 %. Moins une inflation de 2,0 % : +1,43 point de taux réel.
- Taux de facilité de dépôt de la BCE : 2,25 %. Moins 2,0 % : +0,25 point.
- Et pour un épargnant français, dont le panier de consommation progresse de 0,7 % : le même 10 ans offre +2,73 points de rendement réel.
Ces trois nombres sont positifs. Dans le manuel, un environnement de taux réels positifs pèse sur l’or. Entre 2013 et 2015, une configuration comparable avait accompagné une baisse d’environ 40 % du métal. Or l’once cote aujourd’hui 3 723 € et n’a reculé que de 6,4 % depuis son plus haut du 24 août.
Quand le modèle prédit une baisse et que le marché ne baisse pas, ce n’est pas le marché qui a tort : c’est qu’une variable manque au modèle.
Pourquoi « l’or protège de l’inflation » est une formule mal posée
La proposition est vraie à très long terme et trompeuse à l’échelle d’une décision d’épargne. Sur deux siècles, l’or conserve grossièrement son pouvoir d’achat. Sur cinq ou dix ans, la corrélation entre l’or et l’indice des prix est faible et instable, parfois négative.
La raison tient en une phrase : l’or ne réagit pas à l’inflation constatée, mais à l’inflation anticipée et surtout au taux réel qui en découle. Ce sont deux choses différentes. Une inflation à 6 % avec des taux directeurs à 8 % est un environnement défavorable à l’or. Une inflation à 2 % avec des taux à 0 % lui est très favorable. C’est l’écart qui compte, pas le niveau.
Le deuxième malentendu porte sur la devise. Un épargnant français achète de l’or en euros ; le marché mondial le cote en dollars. Au 10 septembre 2026, l’euro vaut 1,1616 dollar. Une même once à 4 325 $ vaut 3 723 € — mais un euro qui s’apprécierait de 5 % ferait baisser le prix en euros de près de 5 % sans que le cours mondial ait bougé d’un centime. Pour un détenteur en euros, le change est une source de variation aussi réelle que le métal lui-même.
Ce qui soutient réellement le marché en 2026
Si ce n’est pas l’inflation courante, trois forces méritent d’être regardées.
1. La demande des banques centrales
Depuis 2022, les banques centrales des pays émergents achètent de l’or à un rythme sans équivalent depuis la fin de Bretton Woods. Cette demande n’est ni spéculative ni sensible au taux réel : elle répond à un objectif de diversification des réserves de change et de réduction de l’exposition à un actif de réserve unique. C’est un acheteur insensible au prix, et c’est la première anomalie que le modèle « taux réels » ne capte pas.
2. La prime de risque budgétaire
Un rendement à 10 ans de 3,43 % pour les meilleurs émetteurs de la zone euro, alors que le taux de dépôt est à 2,25 %, décrit une courbe nettement pentue. Cette pente rémunère la détention longue — c’est-à-dire le risque de dérive des finances publiques et de reprise de l’inflation à un horizon éloigné. Cette même inquiétude alimente la demande d’or : les deux actifs montent ensemble parce qu’ils répondent à la même question.
3. L’argent, indicateur avancé de l’appétit spéculatif
Le ratio or/argent s’établit à 67,9 au 10 septembre. Historiquement, un ratio qui se comprime signale un marché où l’argent — plus volatil, plus industriel, plus spéculatif — surperforme, ce qui accompagne les phases d’euphorie. Un ratio qui s’écarte signale une fuite vers la qualité. À 68, on est dans une zone médiane : le marché n’est ni en panique ni en excès.
Ce que disent les 27 dernières séances
Du 5 août au 10 septembre 2026, sur la base de nos relevés quotidiens :
- Or : de 118,57 € à 120,50 € le gramme, soit +1,63 % sur la période.
- Plus haut : 128,73 € le gramme le 24 août, soit 128 725 € le kilo.
- Repli depuis ce sommet : −6,39 %.
- Amplitude entre le plus bas et le plus haut : 8,57 % en cinq semaines.
- Volatilité quotidienne : 1,25 %, soit 19,9 % en rythme annualisé.
- Meilleure séance +2,64 %, pire séance −2,79 %. Treize séances de hausse sur vingt-six.
Une volatilité annualisée proche de 20 % situe l’or, sur cette période, au niveau d’un indice actions — pas d’un placement de père de famille. C’est un point que les discours sur la « valeur refuge » passent volontiers sous silence : l’or est un actif de diversification, il n’est pas un actif peu risqué.
Le repli de 6,4 % depuis le 24 août appelle une lecture prudente. Cinq semaines ne permettent pas de trancher entre une consolidation dans une tendance haussière et un retournement. La seule chose que les données autorisent à dire : le mouvement s’est fait sans accélération de la volatilité, ce qui ressemble davantage à une prise de bénéfices ordonnée qu’à une sortie de crise.
Ce que cela implique concrètement
Si vous détenez de l’or. Le niveau actuel reste historiquement élevé. Un repli de 6,4 % depuis un sommet n’invalide pas une décision de vente si celle-ci répond à un besoin — un projet, une succession, un rééquilibrage de patrimoine. Chercher à revendre exactement au plus haut est une stratégie perdante : sur les 27 séances observées, le plus haut n’a duré qu’une journée.
Si vous envisagez d’acheter. Le contexte de taux réels positifs constitue un vent contraire structurel qu’il faut connaître avant d’entrer. La question à se poser n’est pas « le cours va-t-il monter ? » mais « quelle part de mon patrimoine ai-je vocation à ne pas voir corrélée aux marchés d’actions et d’obligations ? ». C’est une décision d’allocation, pas un pari directionnel.
Dans les deux cas, la fiscalité pèse davantage que quelques points de cours. En France, la revente de métaux précieux relève soit de la taxe forfaitaire sur les objets précieux, soit, sur option et sur justificatif d’acquisition, du régime des plus-values avec abattement pour durée de détention. L’écart entre les deux régimes dépasse souvent l’amplitude d’un mouvement de marché.
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Méthodologie et avertissement. Les cotations proviennent du flux de marché GOLDMARKET (relevés quotidiens, source GoldAPI) ; les indices de prix américains proviennent du Bureau of Labor Statistics et les rendements souverains américains du Département du Trésor des États-Unis ; les taux directeurs, rendements souverains européens, parités de change et indices harmonisés proviennent de la Banque centrale européenne et d’Eurostat. Chaque valeur est datée dans les tableaux. Les statistiques de performance et de volatilité sont calculées sur nos 27 relevés du 5 août au 10 septembre 2026. Cet article est une analyse de marché à visée informative : il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’achat ou de vente, ni une prévision de cours. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures, et le cours de l’or peut baisser. Toute décision d’investissement en métaux précieux doit tenir compte de votre situation patrimoniale et fiscale personnelle.
Questions sur cet article
L’or protège-t-il vraiment de l’inflation ?
Sur plusieurs décennies, il préserve globalement le pouvoir d’achat. Sur cinq à dix ans, la corrélation avec l’indice des prix est faible et instable. L’or réagit surtout au taux réel — le rendement des placements sans risque diminué de l’inflation — et non à l’inflation seule.
Pourquoi l’or monte-t-il alors que l’inflation est basse ?
Parce que le niveau de l’inflation n’est pas la variable déterminante. Au 10 septembre 2026, trois forces dominent : les achats massifs des banques centrales, une prime de risque sur les finances publiques lisible dans la pente des taux, et la parité euro-dollar.
L’inflation américaine est-elle repartie en 2026 ?
L’indice global est passé de 2,39 % en janvier à 4,25 % en mai, puis a reflué à 3,36 % en juillet. Mais l’inflation sous-jacente, hors alimentation et énergie, est restée quasi stable : 2,50 % en janvier, 2,48 % en juillet. L’épisode vient presque entièrement de l’énergie, dont le glissement annuel a atteint +23,54 % en mai. C’est un choc de prix relatifs, pas une inflation généralisée.
Qu’est-ce qu’un taux réel, et pourquoi compte-t-il pour l’or ?
C’est le rendement nominal d’un placement diminué de l’inflation. Il mesure le coût d’opportunité de détenir un actif qui ne rapporte rien. Au 10 septembre 2026, le 10 ans AAA de la zone euro offre 3,43 % pour une inflation de 2,0 % : un taux réel de +1,43 point, historiquement défavorable à l’or.
Le cours de l’or en euros suit-il exactement le cours mondial ?
Non. Le marché mondial cote en dollars ; le prix en euros dépend aussi de la parité EUR/USD, à 1,1616 le 10 septembre 2026. Un euro qui s’apprécie fait mécaniquement baisser le prix en euros, à cours mondial inchangé.
Le repli de 6,4 % depuis le 24 août annonce-t-il une baisse durable ?
Cinq semaines ne permettent pas de le dire. Le repli s’est fait sans accélération de la volatilité, ce qui évoque une consolidation plus qu’un retournement — mais aucune série aussi courte ne constitue une prévision.
Rédigé par
Emmanuel Legendre
578 articles publiés · Économiste et journaliste, analyste du marché de l'or
Économiste et journaliste, Emmanuel Legendre écrit sur les mécanismes qui font le prix de l'or : taux réels, politique des banques centrales, inflation, dollar, flux ETF. Des analyses techniques et documentées, pour les lecteurs qui veulent comprendre le cours plutôt que simplement le consulter.
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